Pour celles et ceux d’entre vous qui se demandent d’oĂč est issue l’approche ActionTypes, nous vous proposons ci-aprĂšs une lecture qui met en lumiĂšre comment et pourquoi Bertrand ThĂ©raulaz et Ralph Hippolyte ont pu et su dĂ©velopper une cohĂ©rence globale dans l’apprĂ©hension de l’accompagnement personnel qui fonctionne tant au niveau sportif, qu’au niveau personnel, tant au plan individuel, qu’au plan collectif, tant dans les domaines privĂ© et familial que dans les domaines scolaires et professionnels.

Ainsi exprimĂ©, cela peut sembler prĂ©somptueux, c’est pourtant la seule approche en matiĂšre de coaching qui, pour tous les aspects citĂ©s ci-dessus :

  • arrive Ă  considĂ©rer l’individu globalement (c’est-Ă -dire physiquement et psychiquement) dans ses capacitĂ©s Ă  percevoir, ressentir, penser, imaginer, se dĂ©terminer, agir ou rĂ©agir… en ne s’appuyant avant toute autre considĂ©ration que sur ses ressources intrinsĂšques, de toutes celles qui Ă©manent de sa propre organisation psychomotrice et en fonction du contexte.

Comment l’approche ActionTypes a-t-elle vu le jour et avec quel objectif ?

Il faut tout d’abord prĂ©ciser que c’est la naissance de l’approche ActionTypesÂź (ATA) qui est Ă  la base de l’engouement actuel pour les prĂ©fĂ©rences motrices. MĂȘme VolodalenÂź, que beaucoup pensent Ă  tort ĂȘtre Ă  l’origine des prĂ©fĂ©rences motrices, n’aurait pas fait de « saut quantique » aussi rapide et en prenant en compte autant d’élĂ©ments si Cyrille Gindre n’était pas venu se former en octobre et dĂ©cembre 2010 chez ActionTypes. MĂȘme si Cyrille avait effectivement brillamment mis en Ă©vidence quatre patterns de course qui convergeaient avec nos propres dĂ©couvertes, il n’avait pour autant pas encore rĂ©alisĂ© tous les liens que nous avions dĂ©jĂ  faits.

Quant Ă  l’histoire de la naissance d’ActionTypes, cela remonte Ă  longtemps puisque j’ai rencontrĂ© Ralph Hippolyte en 1984. Il venait d’ĂȘtre nommĂ© Ă  la tĂȘte de l’équipe de France fĂ©minine de volleyball et dĂšs 1987, il est devenu instructeur pour la FĂ©dĂ©ration internationale. ConfĂ©rencier et chercheur Ă©mĂ©rite qui voulait sans cesse faire progresser le volleyball, c’est un esprit hors du commun. Nous avons commencĂ© Ă  Ă©changer lors de sa venue avec l’équipe de France, Ă  Montreux en Suisse, pour disputer la Coupe des Nations, appellation qui a prĂ©cĂ©dĂ© celle du Montreux Volley Master et nous sommes rapidement devenu amis. Nous avons d’abord discutĂ© de volley avant de partir sur d’autres thĂ©matiques. Nous sommes toujours restĂ©s trĂšs proches, avant d’amorcer ensemble un long chapitre pour dĂ©velopper l’approche ActionTypes, issue de nos premiĂšres dĂ©couvertes dans le volleyball.

Pour ma part, j’étais entraĂźneur au Lausanne VBC puis je suis devenu responsable de la formation, au Lausanne UniversitĂ© Club volleyball en parallĂšle de ma nomination au poste d’entraineur national, Ă  la tĂȘte de la premiĂšre sĂ©lection cadet suisse, avant de passer plus tard avec les juniors, puis avec l’équipe masculine A, en tant qu’assistant. Vers la fin des annĂ©es 80, aprĂšs des Ă©tudes de biologie Ă  l’UniversitĂ© de Lausanne, j’ai fait la connaissance, du docteur Jean Le Boulch (1924-2001) qui avait créé dĂšs 1965 la psychocinĂ©tique ou Science du mouvement humain, une approche originale de l’apprentissage et du mouvement centrĂ©e sur la personne. Cette rencontre m’a ouvert de nouvelles perspectives sur des aspects neurologiques, pĂ©dagogiques, et bien d’autres qui me pousseront Ă  m’intĂ©resser Ă  l’individualisation.

Lors de mon mĂ©moire pour l’obtention du diplĂŽme de maĂźtre d’éducation physique, j’ai eu la chance d’ĂȘtre encadrĂ© par le docteur Jean Le Boulch sur la partie scientifique et sur la partie spĂ©cifique volleyball par Georges-AndrĂ© Carrel, responsable des sports de l’UniversitĂ© et de l’École polytechnique de Lausanne, entraĂźneur au LUC volleyball et un de ses fondateurs. J’ai rĂ©alisĂ© un mĂ©moire sur la psychocinĂ©tique et la formation en volleyball. En 1994, ce travail a reçu le premier prix suisse de l’ASEP ou Association suisse d’éducation physique Ă  l’école.

« L’éducation ne peut consister en une copie pure et simple de modĂšles extĂ©rieurs au sujet ; aussi, a-t-il toujours soutenu une mĂ©thodologie inductive qui l’incite Ă  exercer sa facultĂ© d’ajustement et Ă  apporter ses propres solutions aux problĂšmes qui lui sont posĂ©s. »

Jean Le Boulch

Cela m’a encouragĂ© Ă  poursuivre dans cette voie. En tant qu’entraĂźneur national, j’ai dĂ©cidĂ© de faire un camp d’entraĂźnement d’étĂ© aux Etats-Unis en 1995. Nous avions emmenĂ© 16 joueurs juniors, pour faire des matchs de prĂ©paration, tout au long d’un pĂ©riple en Californie. Nous avons enchaĂźnĂ© avec un stage de beachvolley, discipline qui dĂ©marrait Ă  peine en Suisse et que je tentais de promouvoir, avant de rentrer en Europe. J’ai alors rencontrĂ© la personne qui avait aidĂ© Ă  l’organisation de ce camp d’entrainement d’étĂ©, Tom Ashen, et il m’a fait dĂ©couvrir les Ă©crits de Jonathan Niednagel en m’offrant son livre. C’est seulement plus tard que j’ai appris que ce dernier s’était largement inspirĂ© des travaux de Walter Lowen, ingĂ©nieur amĂ©ricain ayant fait ses Ă©tudes Ă  ZĂŒrich.

Lowen avait publiĂ© en 1982, Dichotomies of the Mind, le premier livre qui postulait des liens potentiels entre les aspects moteurs et les aspects de la typologie jungienne. D’ailleurs, j’ai dĂ» derniĂšrement prouver que les dĂ©couvertes d’ActionTypes sur le radar ou l’Ɠil moteur Ă©taient originales et n’apparaissaient pas dans ce premier livre de 1982, ni dans l’édition suivante. Lowen est dĂ©cĂ©dĂ© en 2006, j’ai donc eu recours au Dr Lawrence Miike, co-auteur de cet ouvrage, aujourd’hui ĂągĂ© de plus de 80 ans et qui vit Ă  HawaĂŻ, pour qu’il tĂ©moigne en ce sens sous serment. Ce qu’il a gracieusement fait, reconnaissant par-lĂ  les innovations apportĂ©es par l’approche ActionTypes au modĂšle de Lowen !

En 1995, je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer Jonathan Niednagel mais j’ai pu travailler entre autres sur des questionnaires comme le MBTI (Myers Briggs Type Indicator) pour conclure qu’il restait encore des zones d’ombre. En ce sens, j’ai passĂ© la rĂ©fĂ©rence de son livre Ă  Ralph Hippolyte, convaincu que la direction Ă  suivre pouvait ĂȘtre celle-ci, et, en mĂȘme temps, sans vraiment savoir pourquoi. C’était de l’intuition et Ă  l’époque, je dĂ©couvrais juste que c’était ma force.

Nous sommes donc repartis du questionnaire de Jonathan Niednagel, que j’avais traduit en français et remis au goĂ»t du jour, et nous avons constatĂ© des liens, notamment au travers d’un travail que j’avais menĂ© sur l’Ergojump, ou tapis de saut de (Carmelo) Bosco. C’est en dĂ©cembre 1991, lors d’un camp avec l’équipe nationale des cadets masculins (ENCM 75-76) que j’avais pour la premiĂšre fois essayĂ© l’Ergojump. Je m’étais intĂ©ressĂ© Ă  Ă©tudier les performances et les diffĂ©rentes modalitĂ©s de sauts, avec des protocoles d’évaluation utilisant des squat jumps (SJ), counter movement jumps (CMJ), rebound jumps (RJ) et des drop jumps (DJ) grĂące Ă  l’équipe nationale suisse juniors. Plus tard, en 1992-93, dans le cadre de mon diplĂŽme d’entraineur de sport de performance en Suisse, j’ai utilisĂ© ces donnĂ©es pour suivre l’équipe nationale junior.

Aussi, chaque dimanche, les jours de match de championnat de 2e division suisse, auquel prenait part l’équipe nationale junior masculine, je mesurais et observais Ă  la vidĂ©o, les diffĂ©rentes stratĂ©gies de sauts, et je me rendais bien compte des grandes diffĂ©rences individuelles. À l’époque, nous n’avions pas encore de grille de lecture ni les clĂ©s de la comprĂ©hension. Nous avions juste beaucoup de questions restĂ©es sans rĂ©ponse face aux diffĂ©rences constatĂ©es.

En 1997, deux ans plus tard, j’ai organisĂ© un nouveau dĂ©placement aux Etats-Unis avec une nouvelle gĂ©nĂ©ration de juniors, pour disputer le championnat junior amĂ©ricain qui se dĂ©roulait Ă  Denver, dans le Colorado, avant de poursuivre notre pĂ©riple en direction de Los Angeles. À l’occasion d’un barbecue sur une plage californienne, j’ai pu cette fois rencontrer et Ă©changer avec Jonathan Niednagel le temps d’un week-end de repos accordĂ© aux joueurs. DĂšs 1995, je me suis rendu compte que son livre Ă©tait rempli de rĂ©fĂ©rences bibliques, puisque qu’en tant que crĂ©ationniste il avait la volontĂ© de montrer que «ses braintypes» Ă©taient d’origine divine, autant dire que cela nous intĂ©ressait assez peu de nous engager sur cette voie.

Cependant, il a jouĂ© un rĂŽle important, notamment dans la dĂ©finition de mon propre profil, puisqu’il avait une grande facultĂ© d’observation. Il a donc « corrigĂ© » ce que je pensais « cognitivement » ĂȘtre Ă  l’époque, sans vraiment que je puisse comprendre toutes les implications sur le moment. En 1997, j’ai prĂ©sentĂ© un mĂ©moire pour l’obtention du diplĂŽme II du CNSE ou comitĂ© national suisse du sport d’élite, appellation qui a prĂ©cĂ©dĂ© celle actuelle de Swiss Olympic : Typologie, sport et communication, oĂč j’exposais nos premiĂšres dĂ©couvertes.

J’ai donc poursuivi mes recherches avec Ralph et en 1998, fort de nombreuses informations et notamment d’un livre de Raymond Sohier : Les deux marches pour la machine humaine. J’avais donc compris les diffĂ©rences au niveau biomĂ©canique, mais sans lien avec le reste. En partant cette fois avec la sĂ©lection nationale suisse masculine homme en Australie, pour la prĂ©paration aux JO de Sydney 2000 de l’équipe australienne de volleyball, avec en main les livres de Jonathan Niednagel et de Raymond Sohier, je suis parvenu dans ma chambre de l’AIS (Australian Institute of Sport) Ă  Canberra, sans trop savoir comment connecter les deux approches, soit les deux diffĂ©rents types de marches par le bas et par le haut avec les fonctions psychologiques sensation (S) et intuition (N) de Carl Gustav Jung.

C’est alors apparu comme une Ă©vidence, mĂȘme si Ă  l’époque cela paraissait presque « trop simple » Ă  mon goĂ»t. En outre, j’étais avec des joueurs que je connaissais trĂšs bien, dont certains que je suivais depuis les cadets, j’ai donc commencĂ© Ă  crĂ©er une premiĂšre situation de profilage physique pour croiser les rĂ©sultats avec les questionnaires de l’époque, rĂ©alisĂ©s auparavant. Presque instantanĂ©ment nous avons constatĂ© des corrĂ©lations et j’ai appelĂ© Ralph Hippolyte depuis l’Australie. Il venait de quitter son poste de directeur technique national anglais du volleyball (1990-1996) et il Ă©tait sur le point de devenir enseignant de mĂ©thodologie de l’entraĂźnement Ă  l’INSEP (1998 Ă  2012). TrĂšs vite, il a connectĂ© d’autres Ă©lĂ©ments prĂ©sents dans son histoire de vie, comme toujours de façon trĂšs originale et brillante, pour arriver Ă  la conclusion que l’approche fonctionnait et qu’elle avait bel et bien de l’avenir.

Nous constations qu’il y avait bien une relation empirique, mais je n’y croyais mĂȘme pas, tellement cela me paraissait trop simple, j’en avais presque honte ! Quelque chose d’aussi trivial que le dĂ©sĂ©quilibre avant ou arriĂšre et une prĂ©fĂ©rence pour les perceptions sensorielles ou intuitives. Ce fut trĂšs certainement une des premiĂšres fois oĂč je prenais conscience de ce que le professeur Alain Berthoz allait plus tard nommer la simplexitĂ©, c’est-Ă -dire des solutions simplexes ou solutions naturelles simples permettant de gĂ©rer la grande complexitĂ© sous-jacente. Et, les prĂ©fĂ©rences motrices en font trĂšs certainement partie !

En rĂ©alitĂ© les deux modes de fonctionnement sont des perceptions complexes, mais une va amener la perception sensorielle corporelle, au sens aristotĂ©licien du terme, Ă  savoir les sens connus et facilement accessibles Ă  la conscience, c’est-Ă -dire basĂ©s sur la vue, l’audition, le toucher, le goĂ»t, et l’olfaction qui, Ă  part le dernier, sont analysĂ©s par les convexitĂ©s postĂ©rieures du cerveau (lobes temporaux, pariĂ©taux et occipitaux). Ces zones primaires traitent toutes ces perceptions, Ă  l’exception de l’olfaction qui aboutit d’abord dans des zones sous corticales, probablement un des sens les plus ancien dans l’évolution humaine.

Selon notre dĂ©couverte, les prises d’information conscientes sont privilĂ©giĂ©es par les gens qui marchent par le bas. Ils ont besoin de concrĂ©tiser leurs actions Ă  travers un vĂ©cu sensoriel, principalement conscient, en s’appuyant sur ce que nous avons appelĂ© le connu, l’avĂ©rĂ©, ce qui va crĂ©er de la sĂ©curitĂ©. Il faut Ă©videmment dĂ©velopper des compĂ©tences, puisque nous dĂ©marrons avec peu de choses acquises dĂšs la naissance, l’évolution de la nature humaine fait que de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, les gens apprennent de plus en plus vite et peuvent valider de façon trĂšs concrĂšte ce que le sensoriel amenait.

Quant Ă  la perception sensorielle intuitive de nature inconsciente, ce sont tous les autres sens, les sens lointains, comme les appelle Walter Lowen, et ils sont plus nombreux que ce qu’on imagine (probablement une vingtaine). Ils correspondent Ă  tout ce qui n’est pas mis en conscience aussi facilement, Ă  ce qui nous permet d’intĂ©grer ce qui ne nous est pas encore connu : l’inconnu. On le rĂ©sume par l’intuition, et il y a beaucoup de choses qui nous touchent, d’un point de vue informationnel, beaucoup plus que ce qui est conscient. Nous emmagasinons ces informations intuitives de maniĂšre globale parce qu’il est difficile de les dĂ©tailler. À l’image d’une soupe oĂč tous les ingrĂ©dients sont mixĂ©s, mais qu’une fois servie dans l’assiette, vous sentez bien qu’il y a un peu de ça, un peu de ci, des Ă©pices variĂ©es mais sans parvenir Ă  connaĂźtre la recette en dĂ©tail.

Cette soupe intuitive est favorisĂ©e par le mouvement de la marche par le haut, grĂące auquel nous emmagasinons des informations, Ă  l’image du filet de pĂȘche derriĂšre un chalutier, qui ramasse du poisson sans pour autant savoir au dĂ©part ce qui rentre dans le filet. C’est ce qu’on appelle la perception intuitive jungienne, qui est d’abord branchĂ©e sur notre inconscient. Quand vous dĂ©marrez par le conscient, vous devrez finir par prendre en compte les Ă©lĂ©ments inconscients et vice versa. Ces deux sources d’information Ă©tant complĂ©mentaires et indispensables.

esSENSiel - ActionTypes_MH-MB- Préparation

La premiĂšre dĂ©couverte originale et significative de l’approche ActionTypes date de 1998. Elle relie l’organisation de la Marche par le haut (MH), telle que dĂ©crite par Raymond Sohier, avec la fonction psychologique jungienne intuition (N) et la marche par le bas (MB) avec la fonction psychologique jungienne Sensation (S). La prĂ©paration Ă  l’action s’effectue Ă  chaque fois en utilisant l’autre systĂšme.

En rĂ©sumĂ©, la partie consciente s’appuie sur nos cinq sens et la partie intuitive sur une perception globale d’élĂ©ments inconscients, emmagasinĂ©s dans notre corps, mais avec lesquels nous ne pouvons pas encore crĂ©er de liens directs conscients. Les gens qui marchent par le bas, avec un centre de gravitĂ© en arriĂšre de l’axe des hanches vont activer de façon privilĂ©giĂ©es leurs convexitĂ©s postĂ©rieures, siĂšge des capteurs sensoriels primitifs, alors que ceux qui marchent par le haut, avec un centre de gravitĂ© en avant de l’axe des hanches vont activer essentiellement les zones frontales et prĂ©frontales, siĂšge des zones exĂ©cutives et motrices, d’origine plus rĂ©cente. Ces deux grandes tendances crĂ©ent au moins deux styles cognitifs diffĂ©rents puisque les gens « sensoriels » auront d’abord besoin dans l’apprentissages d’une approche pas Ă  pas, oĂč chaque pas permettra de stabiliser ce que je suis en train de rĂ©aliser. Ces personnes s’épanouissent en premier lieu souvent dans la mĂ©thode oĂč tout doit ĂȘtre avĂ©rĂ©.

Pourtant, le mouvement humain ne fonctionne pas comme ça, il n’est pas possible de rĂ©ellement faire du sĂ©quentiel, qui est une crĂ©ation du cerveau pour sĂ©quencer le mouvement afin de mieux le contrĂŽler, grĂące aux compĂ©tences de l’hĂ©misphĂšre gauche. Si le corps humain n’est pas sĂ©quentiel, il est organisĂ© par des systĂšmes non linĂ©aires, donc non prĂ©visibles. C’est pourquoi quand on s’intĂ©resse Ă  l’individu en mouvement, le Dr Wolfgang Schöllhorn, un ami et crĂ©ateur de l’apprentissage diffĂ©rentiel, bien qu’il soit docteur en biomĂ©canique et responsable d’un centre scientifique et universitaire dĂ©diĂ© au mouvement Ă  Mayence, en Allemagne, m’a confiĂ© que la biomĂ©canique ne fonctionnait pas, en tous les cas pas selon les lois newtoniennes, dirait notre ami le Dr Pascal PrĂ©vost, auteur de La Nouvelle Bible de la PrĂ©paration Physique (3e Ă©dition et plus de 50’000 ex. chez Amphora).

esSENSiel

“L’ĂȘtre humain, n’est pas simplifiable, il est comme il est ou il n’est pas. Si sa technique semble simple, puisqu’il la rĂ©alise ou ne la rĂ©alise pas, cela explique pourquoi les gens se sont ruĂ©s vers la technicitĂ© sportive et son apparente simplicitĂ©.”

En effet, si on s’oriente vers des moyennes, Ă  laquelle on applique de la biomĂ©canique, on s’éloigne des singularitĂ©s qui sont la rĂ©alitĂ© du terrain et de l’organique. L’ĂȘtre humain, n’est pas simplifiable, il est comme il est ou il n’est pas. Si sa technique semble simple, puisqu’il la rĂ©alise ou ne la rĂ©alise pas, cela explique pourquoi les gens se sont ruĂ©s vers la technicitĂ© sportive et son apparente simplicitĂ©. Cette approche, plus primitive, permettait de dĂ©crire des Ă©lĂ©ments visibles ou non, en expliquant que la rĂ©ussite Ă©tait associĂ©e Ă  la prĂ©sence d’élĂ©ments techniques et de simplifier ainsi la complexitĂ© de la nature humaine. Mais la motricitĂ© humaine, Ă  l’image de la mĂ©tĂ©orologie, est chaotique et fonctionne Ă  travers plusieurs attracteurs ou systĂšmes de coordination. Selon nous, ils sont au nombre de 4 (D, G, R et C) et vont se passer la main dans une forme de hiĂ©rarchie dynamique dĂ©pendant du contexte et du besoin de l’individu qui agit. C’est ce qui dĂ©finit le profil moteur de chacun (profil d’action), qui est Ă©videmment complexe lorsqu’on cherche Ă  l’étudier et Ă  le comprendre dans le dĂ©tail !

“La motricitĂ© humaine, Ă  l’image de la mĂ©tĂ©orologie, est chaotique et fonctionne Ă  travers plusieurs attracteurs ou systĂšmes de coordination.”

esSENSiel - ActionTypes_DGRC & Football

Les athlĂštes, les joueurs ou les joueuses, vont aller de maniĂšre prĂ©fĂ©rentielle vers un attracteur plutĂŽt qu’un autre. Quelle stratĂ©gie d’apprentissage est-il prĂ©fĂ©rable de suivre afin d’optimiser la performance, cultiver des attracteurs prĂ©fĂ©rentiels ou en rechercher de nouveaux ?

Cette question est d’autant plus intĂ©ressante et complexe, que votre prĂ©fĂ©rence Ă©merge justement de la dynamique de combinaison de ces attracteurs. Il existe un point d’entrĂ©e prĂ©fĂ©rentiel, que nous nommons l’attracteur principal, ce que nous appelons la grande boucle du systĂšme, une sorte de systĂšme d’initiation prioritaire. L’important, c’est que l’enfant puisse dĂ©velopper au maximum son systĂšme principal, par un apprentissage diffĂ©rentiel qui lui permettra justement de le stabiliser grĂące aux variations. Il prendra confiance dans ce systĂšme principal grĂące aux retours sensoriels immĂ©diats, avec des repĂšres corporels, techniques, qui lui conviennent bien, mais pour cela, il devra ĂȘtre capable de se centrer sur lui-mĂȘme tout en faisant fi de ce que disent les copains, les modĂšles des champions et aussi parfois de ce que dit les parents et l’entraĂźneur !

“L’important, c’est que l’enfant puisse dĂ©velopper au maximum son systĂšme principal, par un apprentissage diffĂ©rentiel qui lui permettra justement de le stabiliser grĂące aux variations.”

Couplage de l’attracteur principal avec l’attracteur secondaire ou complĂ©mentaire. Lorsque je ne suis pas impactĂ© par un Ă©lĂ©ment porteur de nĂ©gativitĂ© pour moi, le systĂšme principal assure ma coordination motrice. Si je suis affectĂ© (fatigue, stress ou Ă©motion), c’est le systĂšme secondaire qui prend la main car il est capable d’accueillir les ambiguĂŻtĂ©s.

“Chaque entraĂźneur crĂ©e des biais et des freins involontaires, puisqu’il est impossible qu’il comprenne d’entrĂ©e comment fonctionne chacun de ses joueurs. Sachant que, souvent, ils ne se comprennent dĂ©jĂ  pas eux-mĂȘmes.”

En d’autres termes, les athlĂštes qui vont passer Ă  travers ces filtres d’influence et qui atteindront le haut de la pyramide du succĂšs, sont ceux qui «écoutent leurs besoins corporels» en prioritĂ©. Évidemment, il est toujours intĂ©ressant d’écouter ce que disent les autres, mais il s’agit de ne prendre que ce qui nous convient, que ce qui fait sens pour notre corps : “Listen to your body not anybody !”. De 2000 Ă  2017, j’ai passĂ© plus de 17 ans Ă  former des entraĂźneurs professionnels Ă  l’Office fĂ©dĂ©ral du sport Ă  Macolin (OFSPO), ce qui correspond en Suisse Ă  l’Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance (INSEP) en France. Je dĂ©butais toujours de cette maniĂšre avec les nouvelles promotions d’entraĂźneurs en disant que les joueurs performants le sont «malgré» les entraĂźneurs. Cette introduction volontairement provocatrice, avait pour objectif de les alerter sur le fait que chaque entraĂźneur crĂ©e des biais et des freins involontaires, puisqu’il est impossible qu’il comprenne d’entrĂ©e comment fonctionne chacun de ses joueurs. Sachant que, souvent, ils ne se comprennent dĂ©jĂ  pas eux-mĂȘmes.

“Les joueurs performants le sont, «malgré» les entraĂźneurs.”

Effectivement, malgrĂ© toute son expĂ©rience et sa bonne volontĂ©, un entraĂźneur ne se connait par forcĂ©ment. Il ignore frĂ©quemment l’impact de ses propres prĂ©fĂ©rences sur lui-mĂȘme et sur les autres et, pourtant, il doit quand mĂȘme s’occuper d’autres personnes. On a beau vouloir faire de notre mieux, ce n’est pas toujours Ă©vident de s’adapter Ă  tout le monde. Le jeune athlĂšte qui va rĂ©ussir Ă  passer Ă  travers la tentation de copier l’autre, parce qu’il rĂ©ussit, ou singer le modĂšle qui l’intĂ©resse, mĂȘme si ce n’est pas le sien, voire Ă©viter de suivre aveuglement un entraĂźneur et ne prendre seulement que ce qui lui convient, est rare !

Il y a tellement de guerres d’influence autour des jeunes prometteurs, entre l’entourage qui trouve toujours Ă  dire, les parents qui en rajoutent parfois, qu’il est trĂšs compliquĂ© de faire vivre aux jeunes leurs prĂ©fĂ©rences et leur systĂšme d’entrĂ©e principale (attracteur de grande boucle). À tel point qu’il peut se perdre lui-mĂȘme, tout en rĂ©duisant en consĂ©quence sa confiance. Incapable de trouver ce qui lui convient, il peut aller jusqu’à se dĂ©sengager complĂštement de la pratique sportive.

La connaissance de soi est une étape fondamentale pour encadrer des sportifs. Comment aider les éducateurs à mieux se connaßtre et leur permettre, in fine, de mieux connaßtre leurs joueurs ?

L’ouverture et la curiositĂ© sont fondamentales et les maintenir Ă  jour c’est encore plus fondamental ! J’avais Ă  l’époque oĂč je formais des entraĂźneurs Ă  Macolin créé la phrase suivante : penser savoir, ce n’est pas savoir penser ! En d’autres termes, dĂšs que j’ai l’impression de savoir, je me ferme automatiquement en consĂ©quence aux Ă©lĂ©ments qui pourraient potentiellement ajuster ce savoir et l’adapter Ă  l’instant prĂ©sent en le rendant plus pertinent. Si une personne s’ouvre aux choses qu’elle ne connait pas ou peu et qu’elle est assez curieuse pour aller chercher, elle finira par trouver, comme nous avons trouvĂ© Ă  l’époque.

“La clĂ© c’est de focaliser son attention sur ce qui marche, sur ce qui est fluide et naturel.”

Quand nous observons un.e jeun.e, il s’agit d’ĂȘtre le plus neutre possible dans son observation, idĂ©alement sans aucune condition, ce qui est trĂšs compliquĂ© pour l’ĂȘtre humain, parce qu’il juge tout le temps. Il faut observer assez longtemps pour en ressortir ce qui est naturellement fonctionnel, s’appuyer sur les points forts, comme le soutient mon ami et praticien ActionTypes, StĂ©phane Bigeard dans son ouvrage qui relate le titre du RC Lens auquel il a activement participĂ© en 1998 : De l’ombre Ă  la lumiĂšre du Nord (Jets d’Encre, 2021). Il avait dĂ©jĂ  intuitivement compris l’importance de la mise en Ă©vidence des points forts chez l’ĂȘtre humain et c’est tout Ă  son honneur d’avoir su l’appliquer concrĂštement sur le terrain. Je recommande la lecture de ce livre Ă  tous les entraĂźneurs, chevronnĂ©s ou dĂ©butants. Il y a de la matiĂšre qui nous encourage Ă  rĂ©viser sa façon de faire.

La clĂ© c’est de focaliser son attention sur ce qui marche, sur ce qui est fluide et naturel. Que se passe-t-il quand une Ă©quipe est performante, qu’est-ce qui fait la diffĂ©rence au niveau des individus qui s’expriment ? Quel est le contexte extĂ©rieur ? Et, surtout, dans quel Ă©tat de disponibilitĂ© se trouve le contexte intĂ©rieur (son corps) ? Comme un athlĂšte n’a souvent pas d’emprise sur ce qui ne fonctionne pas, c’est frĂ©quemment du temps perdu de le focaliser lĂ -dessus. L’athlĂšte va pouvoir bien plus facilement influencer les choses Ă  partir de son systĂšme principal, de ce qui marche naturellement et dans lequel il est par dĂ©faut plus Ă  l’aise. Il pourra aussi par la suite aller chercher des choses dans d’autres secteurs moins confortables mais, au dĂ©part, il ne peut pas y aller de maniĂšre autonome tant qu’il n’a pas dĂ©veloppĂ© un niveau de confiance en lui suffisant.

esSENSiel - ActionTypes_Posture & Timing

DĂšs le moment oĂč il a dĂ©cidĂ© de travailler avec eux, je complĂ©terais en insistant sur la nĂ©cessitĂ© qu’un accompagnateur, entraĂźneur, formateur « aime » ses joueurs/joueuses, qu’il les accueille sans condition, cela garantit un rapport de qualitĂ© qui va relativiser sa tendance au jugement. Ce sera plus facile de s’appuyer sur leurs points forts. Si je n’arrive pas Ă  « aimer » quelqu’un, c’est peut-ĂȘtre le signe que je ne devrais pas le coacher/l’entraĂźner/l’accompagner. En n’entretenant qu’un rapport professionnel basĂ© sur les compĂ©tences, je risque de me fermer aux potentiels humains non exprimĂ©s. Dans tous les cas, il me sera difficile de crĂ©er le terrain oĂč ces potentiels vont pouvoir s’épanouir dans les meilleures conditions possibles. Un ĂȘtre humain, c’est comme un jardin, cela se soigne et s’entretient, cela s’aime (sĂšme).

“Je complĂ©terais en insistant sur la nĂ©cessitĂ© qu’un accompagnateur, entraĂźneur, formateur «aime» ses joueurs/joueuses, qu’il les accueille sans condition, cela garantit un rapport de qualitĂ© qui va relativiser sa tendance au jugement.”

Pour boucler ce raisonnement, il me sera impossible de sincĂšrement aimer une autre personne si je ne m’aime pas d’abord, si je ne me connais pas d’abord. C’est donc ĂȘtre prĂȘt Ă  partir Ă  l’aventure, le cƓur ouvert, tout en ayant la ferme intention d’apprendre Ă  mieux se connaĂźtre ! C’est ce que Carl Gustav Jung appelait le chemin de l’individuation. Je recommande Ă  ce propos la lecture du dernier livre de FrĂ©dĂ©ric Lenoir : « Jung, un voyage vers soi » (Albin Michel, 2021). Ainsi que cette interview de l’auteur. La clĂ©, c’est aussi d’ĂȘtre prĂȘt Ă  aller chercher en dehors du milieu du football, mĂȘme en dehors du milieu sportif ! L’ouverture est Ă  ce prix. Si vous restez uniquement dans votre milieu, vous finissez immanquablement par tourner en rond, comme dans le dĂ©sert !

Les consignes données par les entraßneurs devraient-elles se focaliser davantage sur la performance à atteindre sur le plan moteur, plus que sur des critÚres de réalisation ?

Ce serait dĂ©jĂ  un premier pas ! Plus que la performance Ă  atteindre, se focaliser sur l’intention Ă  ce moment-lĂ , me parait capital. Sachant que l’intention correspond Ă  une Ă©nergie focalisĂ©e dans une direction prĂ©cise, Ă  une attention bien prĂ©cise ! L’entraĂźneur joue un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant pour permettre de clarifier les intentions par rapport aux situations d’entraĂźnement et de jeu afin que les jeunes puissent comprendre comment crĂ©er cette intention Ă  l’instant «t», et ensuite laisser l’action se dĂ©rouler, qu’elle plaise ou qu’elle ne plaise pas Ă  l’entraĂźneur.

Il n’est en premier lieu pas question de porter un jugement de valeur, mais bien d’observer dans quelle mesure le joueur est capable de transformer spontanĂ©ment cette intention en action. Je dis bien « spontanĂ©ment » car si l’entraĂźneur remarque que le geste n’était pas spontanĂ©, il a le devoir de remĂ©dier immĂ©diatement Ă  cette situation en crĂ©ant des variantes oĂč le joueur ne pourra plus rĂ©flĂ©chir. Évidemment, il faudra Ă  un moment ou un autre apprĂ©cier l’efficacitĂ© de cette intention, autour de laquelle, l’entraĂźneur crĂ©era des variations motrices favorisant cette spontanĂ©itĂ© naturelle : plus Ă  droite, plus Ă  gauche, plus vite, plus lent, plus haut, plus bas, pied droit, pied gauche, extĂ©rieur, intĂ©rieur, avec dĂ©placement, avec rotation, Ă  l’aveugle, etc. Ce sont ces variations qui vont permettre au joueur de stabiliser la capacitĂ© d’adaptation de son cycle intention-action tout en crĂ©ant du sens Ă  son vĂ©cu.

“Il n’est en premier lieu pas question de porter un jugement de valeur, mais bien d’observer dans quelle mesure le joueur est capable de transformer spontanĂ©ment cette intention en action. Je dis bien « spontanĂ©ment » car si l’entraĂźneur remarque que le geste n’était pas spontanĂ©, il a le devoir de remĂ©dier immĂ©diatement Ă  cette situation en crĂ©ant des variantes oĂč le joueur ne pourra plus rĂ©flĂ©chir.”

En d’autres termes, en conservant cette intention, le joueur va explorer comment se coordonner au sein de cette palette diffĂ©rentielle afin de faire Ă©merger des solutions spontanĂ©es, favorables Ă  la construction de sa rĂ©ussite Ă  court, moyen et long terme : c’est le prix Ă  payer pour faire Ă©merger un mouvement naturel efficace et Ă©conomique.

S’ils en ont l’occasion, les jeunes vont naturellement s’appuyer sur leurs forces intrinsĂšques. Encore faut-il leur laisser l’opportunitĂ© de les exprimer et pour l’entraĂźneur de repĂ©rer ces prĂ©fĂ©rences, pour pouvoir peut-ĂȘtre devenir plus spĂ©cifique aprĂšs. Tant que leurs forces particuliĂšres n’ont pas Ă©tĂ© validĂ©es, l’entraĂźneur doit laisser libres les joueurs et n’intervenir que sur la qualitĂ© de l’intention, c’est-Ă -dire ne jamais intervenir sur la rĂ©alisation de l’action, au risque d’imposer son propre modĂšle, voire ses croyances, tout en oubliant d’observer ce qui fait vraiment la force du joueur ou de la joueuse.

“Au contraire de ce que certains enseignent, ce n’est pas en faisant juste quelques situations pratiques de profilage qu’il est possible de dresser le profil d’action d’une personne.”

Il faut juste prendre le temps de se concentrer sur cette personne qui est en train de bouger au moyen d’un systĂšme qui est le fruit de millions d’annĂ©es d’évolution et qui fonctionne trĂšs bien puisqu’il est toujours lĂ . Il s’agit de laisser Ă©merger sa motricitĂ© et offrir un temps de maturation Ă  son systĂšme moteur et, par l’expĂ©rience diffĂ©rentielle, laisser les choses se stabiliser exactement lĂ  oĂč elles doivent naturellement se stabiliser. Il sera peut-ĂȘtre temps, ensuite, d’aller vers le spĂ©cifique, mais seulement une fois que nous aurons les clĂ©s d’entrĂ©e de son profil d’action, de ses prĂ©fĂ©rences. Il faudra au prĂ©alable les valider, parce qu’un profil doit ĂȘtre validĂ© dans la durĂ©e (minimum 15 jours).

“Il s’agit de laisser Ă©merger sa motricitĂ© et offrir un temps de maturation Ă  son systĂšme moteur et, par l’expĂ©rience diffĂ©rentielle, laisser les choses se stabiliser exactement lĂ  oĂč elles doivent naturellement se stabiliser.”

Au contraire de ce que certains enseignent, ce n’est pas en faisant juste quelques situations pratiques de profilage qu’il est possible de dresser le profil d’action d’une personne. Seul le temps permettra d’accĂ©der aux pics de forme ou de mĂ©forme, d’un athlĂšte, Ă  ses hauts, ses bas, ses moments de fatigue, ses Ă©motions fortes, pour justement observer ce qui se joue quand il n’est pas dans son systĂšme principal et donc valider la dynamique d’expression de son profil d’action dans la durĂ©e. L’appropriation d’un profil doit impĂ©rativement se rĂ©aliser pas son propriĂ©taire afin de lui permettre de dĂ©velopper l’autonomie dont il a besoin.

De plus en plus de joueurs et de joueuses se font profiler avec le sentiment que le profil d’une personne est figĂ©. Or, dans cette approche, nous savons que l’ĂȘtre humain, notamment au fil de sa vie et du temps qui passe voit son profil Ă©voluer, avec la dĂ©couverte de boucles secondaires, y compris au niveau cognitif. Dans quelle mesure le profil moteur et/ou cognitif Ă©volue pendant la carriĂšre d’un sportif ?

Le profil d’une personne n’a pas de date de pĂ©remption, si je peux dire, puisque l’on peut profiler trĂšs tĂŽt. On commence vers l’ñge de 5 ans si nĂ©cessaire, parce que le tonus musculaire y est souvent suffisant avec une expĂ©rience de la marche de plusieurs annĂ©es. À l’inverse, il est aussi possible de profiler une personne de 90 ans sans grand changement. Au cours de la vie, les valeurs obtenues seront les mĂȘmes, en revanche, ce sont les frĂ©quences des Ă©changes entre les attracteurs qui vont Ă©voluer.

Au dĂ©but de sa vie, un enfant va idĂ©alement beaucoup dĂ©velopper et optimiser son systĂšme principal grĂące Ă  de multiples expĂ©riences motrices. Il va donc y passer beaucoup de temps tout en gĂ©nĂ©rant de plus en plus de confiance. Au fil de l’ñge, le temps passĂ© dans les autres systĂšmes sera de plus en plus important. L’énergie vitale dĂ©clinant avec l’ñge, Ă  l’instar d’une batterie qui s’épuise plus vite en vieillissant, les systĂšmes changent plus frĂ©quemment d’attracteurs, passant par diffĂ©rentes motricitĂ©s pour mieux se ressourcer.

Souvent, si des motricitĂ©s diffĂ©rentes sont mises en jeu, c’est pour Ă©viter des blessures, parce qu’à force d’utiliser certaines motricitĂ©s de maniĂšre rĂ©currente, elles vont finir par user le systĂšme toujours aux mĂȘmes endroits. D’oĂč l’intĂ©rĂȘt de pouvoir passer la main Ă  d’autres façons de faire pour permettre la rĂ©gĂ©nĂ©ration. En revanche, la dynamique d’expression va rester stable, c’est la proportion d’utilisation des motricitĂ©s qui sera variable. Nous pouvons donc dire qu’une personne Ă©volue effectivement, parce qu’elle fait d’autres choses et qu’elle est capable de relativiser ce qu’elle faisait auparavant si elle a maintenu suffisamment d’ouverture face Ă  l’inconnu. Parfois, elle s’intĂ©resse mĂȘme Ă  des choses qu’elle n’avait encore jamais faites tout en dĂ©veloppant de nouvelles compĂ©tences.

L’apprentissage diffĂ©rentiel et notamment les notions de variabilitĂ© sont de plus en plus prĂ©sentes dans l’entrainement. Peut-on considĂ©rer que les travaux de Wolfgang Schöllhorn sont le volet pratique de votre approche ActionTypes ?

Tous les travaux de Wolfgang Schöllhorn, qui datent de 2000, rejoignent les principes de l’approche ActionTypes, initiĂ©e dĂšs 1989, et vice versa. C’est aussi pour cela que nous nous sommes trĂšs vite entendus et que nous avons liĂ© une grande amitiĂ©. Wolfgang est d’ailleurs intervenu Ă  trois reprises dans nos rĂ©unions annuelles de praticiens (2017 Ă  Paris, 2018 Ă  Berlin et 2019 Ă  Lausanne). Par ailleurs, j’interviens rĂ©guliĂšrement en allemand auprĂšs de ses Ă©tudiants Ă  l’UniversitĂ© de Mayence pour les sensibiliser Ă  ActionTypes. Certains Ă©tudiants sont mĂȘme venus se former Ă  l’approche.

Initialement, nous n’avions absolument pas conscience de toute cette complexitĂ©. À l’image des gens qui dĂ©butent sur les prĂ©fĂ©rences motrices, ils ont l’impression que tout est facile, magique et donc noir ou blanc. Or ce n’est pas du tout ça, c’est mĂȘme exactement le contraire, un profilage rĂ©clame du temps et surtout de la patience. Quand je travaille par exemple avec la sĂ©lection suisse masculine de football et son staff (depuis 2016), nous allons devoir prendre au minimum 15 jours pour valider le profil d’un joueur. IdĂ©alement, c’est Ă  lui de le faire en collaborant avec nous. Quand les praticiens ActionTypes travaillent avec des individus, leur mission c’est de les rendre autonomes et donc surtout pas de crĂ©er des dĂ©pendances,.

L’idĂ©e est d’amener suffisamment d’informations pratiques lors des formations, pour que les techniciens puissent les mettre en Ɠuvre sur le terrain et les valider dans la vie de tous les jours. Ils vont apprendre Ă  s’observer et dĂ©celer ce qui se passe quand ils sont fatiguĂ©s, stressĂ©s, comprendre pourquoi ils changent d’un coup de motricitĂ©. Dans la vie comme en compĂ©tition, s’il n’y avait que des bons moments nous n’aurions pas recours aux prĂ©fĂ©rences motrices. Les systĂšmes secondaires, tertiaires et mĂȘme quaternaires de la motricitĂ©, sont lĂ  pour gĂ©rer ces moments qui peuvent paraĂźtre plus difficiles.

Quand un individu rencontre des difficultĂ©s Ă  rĂ©aliser ce qu’il veut faire, par exemple quand il est devant un ballon arrĂȘtĂ© et qu’il doit tirer, il se laisse souvent envahir par les Ă©motions. DĂšs qu’il prend conscience de l’importance de ce ballon, sa motricitĂ© va changer sans qu’il s’en rende compte. Nous avons mis en Ă©vidence que le systĂšme principal n’est pas apte Ă  faire face Ă  ce type de tension Ă©motionnelle Ă  connotation nĂ©gative. Il est seulement opĂ©rationnel quand tout va bien. En mĂȘme temps, si vous n’arrivez pas Ă  accueillir ce qui se passe dans les moments difficiles, vous n’atteindrez jamais le haut niveau.

“Le mouvement humain est par essence complexe, c’est d’ailleurs ce qui lui confĂšre ses capacitĂ©s exceptionnelles d’adaptation.”

En compĂ©tition, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ce ne sont pas seulement des moments vĂ©cus comme positifs qui se jouent, le stress et la tension font partie intĂ©grante du haut niveau. Parfois, on se retrouve Ă  ne plus jouer de la mĂȘme maniĂšre, sans savoir pourquoi ce qui fonctionnait avant ne fonctionne plus maintenant. Pour intĂ©grer les tensions, la motricitĂ© a Ă©voluĂ© vers un autre systĂšme complĂ©mentaire, qui nous appartient toujours mais dont nous n’avons pas a priori conscience, souvent tout simplement parce qu’il a Ă©tĂ© trĂšs peu expĂ©rimentĂ© consciemment et que lorsqu’il a Ă©tĂ© vĂ©cu il a souvent Ă©tĂ© associĂ© Ă  de «mauvais moments». Par mĂ©connaissance, le joueur a donc tendance Ă  se mĂ©fier, voire Ă  rejeter les systĂšmes se trouvant en dehors du systĂšme principal, qui pourtant renferment de rĂ©elles ressources, celles qui vont mĂȘme parfois faire la diffĂ©rence dans les matchs de haut niveau. Quand le sportif se trouve dans la difficultĂ©, s’il s’appuie toujours bel et bien sur son profil d’action (il ne peut d’ailleurs pas «en sortir»), il ne s’agit plus de ses ressources principales, puisqu’elles sont momentanĂ©ment Ă©puisĂ©es.

Ces autres ressources, moins connues, qui apparaissent alors sont trĂšs importantes, notamment dans les moments dĂ©cisifs, lors du money time. Il s’agit d’apprendre Ă  les mobiliser, Ă  leur faire confiance et c’’est pourquoi il faut aussi les entraĂźner. Ce que doivent comprendre les gens, c’est que le mouvement humain est par essence complexe, c’est d’ailleurs ce qui lui confĂšre ses capacitĂ©s exceptionnelles d’adaptation. Si nous avons mis plus de 30 ans pour expĂ©rimenter et valider cette approche, paradoxalement, sur le terrain, les prĂ©fĂ©rences motrices sont extrĂȘmement simples Ă  mettre en Ɠuvre, pour peu qu’on en respecte la dynamique naturelle et l’essence.

De la variation va Ă©merger la stabilisation est donc la progression motrice. Comment une Ă©ducatrice ou un Ă©ducateur, avec une certaine sensibilitĂ© des diffĂ©rences individuelles, peut mettre en place les prĂ©fĂ©rences motrices sans tomber dans la culture de l’alibi, qui constituerait Ă  affirmer qu’un joueur ne pourrait jamais faire ça du fait de son profil moteur horizontal, par exemple ?

Il n’est pas question qu’un profil d’action et des prĂ©fĂ©rences motrices deviennent un alibi car ce ne sont jamais des excuses pour faire ou ne pas faire quoi que ce soit. C’est simplement un systĂšme naturel efficient qui a des besoins auxquels il faut rĂ©pondre pour que la personne puisse gagner en autonomie. L’essentiel est lĂ , si un jeune aspire Ă  devenir un joueur de bon niveau, voire excellent, il doit devenir autonome. Il n’a pas le choix, s’il veut rĂ©ussir Ă  s’adapter pour s’intĂ©grer efficacement dans une Ă©quipe.

L’autonomie permet de s’adapter, pas seulement pour faire seul des choses dans son coin, aussi pour dĂ©montrer de l’intelligence collective en sachant comment fonctionner avec les autres, comme avec soi-mĂȘme.

“L’essentiel est lĂ , si un jeune aspire Ă  devenir un joueur de bon niveau, voire excellent, il doit devenir autonome. Il n’a pas le choix, s’il veut rĂ©ussir Ă  s’adapter pour s’intĂ©grer efficacement dans une Ă©quipe.”

On ne va donc pas utiliser cela comme alibi, absolument pas, mais il y a des choses qui sont plus ou moins structurelles. En reprenant l’exemple que nous avons dĂ©couvert concernant la prĂ©fĂ©rence horizontale ou verticale d’un profil et dĂšs qu’il s’agit de l’expression de la puissance, dans n’importe quel geste, un smash de volleyball, un tir au handball ou une frappe de balle au football, il est fondamental de respecter la structure pour conserver son intĂ©gritĂ© physique. Une prĂ©fĂ©rence horizontale ou verticale, est vraiment un Ă©lĂ©ment trĂšs structurel qu’il faut respecter lors d’un travail de puissance, sinon il y a un grand risque d’usure et de blessure. Le profil d’action d’un athlĂšte n’est pas adaptĂ© pour emmagasiner des chocs structurels d’un autre type dans le cadre de l’expression de la puissance. En revanche, sur du travail moins violent au niveau Ă©nergie, il est possible de passer d’un mode horizontal Ă  un mode vertical sans crĂ©er de problĂšme.

esSENSiel - ActionTypes - Verticalité/Horizonatlité

Nous avons dĂ©couvert il y a une dizaine d’annĂ©es, un autre Ă©lĂ©ment structurel trĂšs important, qui est le point mobile. Il va aussi ĂȘtre trĂšs utile dans les moments difficiles. En effet, le point mobile est une zone de coordination autour de la colonne vertĂ©brale qui est responsable de la coordination des Ă©paules avec celle du bassin. C’est une zone qui permet aussi de crĂ©er une sorte de relais entre le bas du corps et le haut du corps et rĂ©ciproquement. Nous avons donc dĂ©couvert que nous avons toutes et tous dans le dos une zone stable qui coopĂšre avec une zone mobile. Certains ont la zone stable en haut du dos (vers la 8e vertĂšbre dorsale) et la zone mobile en bas du dos (vers la 5e vertĂšbre lombaire), comme Roger Federer. Alors que d’autres ont la zone stable en bas du dos et la zone mobile en haut du dos, comme Rafael Nadal.

esSENSiel - ActionTypes_Point Mobile Haut - Point Mobile Bas

Si les deux profils d’action ont pu atteindre le trĂšs haut niveau, en revanche, ce ne sont pas avec les mĂȘmes techniques. Dans le cas de Roger Federer, il possĂšde une motricitĂ© que nous avons nommĂ©e associĂ©e, avec un corps qui bouge comme un tout. En revanche, Rafael Nadal exprime ce que nous avons appelĂ© une motricitĂ© dissociĂ©e, avec une prĂ©fĂ©rence pour avoir une certaine indĂ©pendance entre le mouvement de ses Ă©paules et celui de son bassin. La coopĂ©ration entre le point stable et le point mobile est trĂšs importante, malheureusement mal comprise par la plupart des gens. Ce qui est normal parce que ce n’est pas toujours simple Ă  apprĂ©hender, Ă  l’instar des nombreux livres sur l’entrainement, dans presque toutes les disciplines, oĂč sont mis en exergue principalement des modĂšles dissociĂ©s, paraissant plus harmonieux d’un point de vue esthĂ©tique. Pourtant, quand une personne est coordonnĂ©e comme Roger Federer, mĂȘme si elle est associĂ©e, elle reste plutĂŽt agrĂ©able Ă  regarder bouger. De plus, si l’on considĂšre l’autre dimension structurelle, Roger s’exprime en vertical tandis que Rafael le fait en horizontal.

esSENSiel - ActionTypes - Association/Dissociation

Ce qui est fort intĂ©ressant, c’est la dĂ©couverte qu’une personne Ă  la motricitĂ© associĂ©e, donc avec un besoin de jouer et de bouger comme un tout, dĂ©pend d’une coordination motrice issue d’une prĂ©fĂ©rence associant Ă©troitement son hĂ©misphĂšre droit avec son hĂ©misphĂšre gauche Ă  travers le corps calleux (pont principal de fibres nerveuses – environ 300 millions – reliant les deux hĂ©misphĂšres). En consĂ©quence de quoi, son cĂŽtĂ© droit et son cĂŽtĂ© gauche peuvent rester connectĂ©s de façon beaucoup plus solidaire. Cette particularitĂ© s’exprimera dans deux types de motricitĂ©s complĂ©mentaires : une motricitĂ© dite Globale (G, comme celle de Tsonga ou Drogba) ou celle que nous avons nommĂ©e motricitĂ© Conceptuelle (C, comme celle de Federer ou MbappĂ©).

À l’inverse, les personnes qui ont une motricitĂ© dissociĂ©e ont une prĂ©fĂ©rence pour initier dans le cerveau soit leur hĂ©misphĂšre gauche, soit leur hĂ©misphĂšre droit. La prĂ©fĂ©rence est ainsi Ă  un systĂšme d’initiation qui dĂ©marre d’un cĂŽtĂ© pour ensuite associer les deux hĂ©misphĂšres, notamment par des mouvements de contre-rotation des Ă©paules et des hanches. Cette caractĂ©ristique s’exprimera dans deux autres types de motricitĂ©s Ă©galement complĂ©mentaires : une motricitĂ© dite Rythmique (R, comme celle de Nadal ou Messi) ou celle que nous avons nommĂ©e motricitĂ© Distale (D, comme celle de del Potro ou Zidane).

“Nous prĂŽnons un apprentissage diffĂ©rentiel, afin d’éviter la culture de l’alibi et surtout pour permettre aux gens d’expĂ©rimenter beaucoup de choses et de trouver ce qui leur convient.”

Quelle que soit la prĂ©fĂ©rence, il y a un besoin de pouvoir activer l’ensemble du corps et donc des consĂ©quences sur les systĂšmes perceptif, moteur et Ă©galement cognitif. L’ensemble des systĂšmes sont impactĂ©s puisqu’il n’est pas possible de fonctionner de façon isolĂ©e dans le corps humain. Il est donc prĂ©cieux de connaitre ses besoins en activation, cela permettra non seulement des gains en termes de performance mais aussi en termes de rĂ©cupĂ©ration.

C’est pourquoi nous prĂŽnons un apprentissage diffĂ©rentiel, afin d’éviter la culture de l’alibi et surtout pour permettre aux gens d’expĂ©rimenter beaucoup de choses et de trouver ce qui leur convient. Il peut nous arriver de conseiller Ă  quelqu’un d’essayer une chose plutĂŽt qu’une autre, pour lui permettre d’écouter le feedback que va lui donner son corps. En Ă©tant Ă  l’écoute de ce qui convient, en constatant que l’intention se transforme rĂ©guliĂšrement en actions efficientes, l’individu est naturellement orientĂ© vers les forces qu’il s’agit de garder et de dĂ©velopper. À un autre moment, lorsque d’autres systĂšmes s’expriment, il constatera qu’il ne pourra plus faire la mĂȘme chose, il aura beau avoir toujours la mĂȘme intention, l’action sera diffĂ©rente. C’est pourquoi il est impĂ©ratif de pouvoir conserver la libertĂ© d’action et d’organisation. Si le contexte corporel interne est diffĂ©rent, par exemple fatiguĂ© et/ou stressĂ©, l’action va permettre de libĂ©rer le joueur en faisant Ă©merger une solution nouvelle et pertinente par rapport Ă  son expĂ©rience du moment : il pourra mĂȘme crĂ©er dans cet Ă©tat ! Si le systĂšme principal est pertinent quand tout va bien, ce n’est souvent pas lĂ  que le rĂ©sultat des matchs se jouent. Au contraire, les matchs basculent frĂ©quemment quand « tout va moins bien ». La capacitĂ© Ă  prendre conscience de ses diffĂ©rentes ressources est donc fondamentale pour assurer la qualitĂ© et l’efficacitĂ© de l’expression motrice.

“Quand tout va bien, les joueurs n’ont besoin de personne, pas d’entraüneur, pas de staff, ça roule tout seul !”

Depuis juin 2021, soit avant les JO, nous travaillons Ă©galement avec l’équipe de France de handball, et notamment avec Guillaume Gille son sĂ©lectionneur, qui est formĂ© Ă  l’approche ActionTypes. Nous avons bien fait comprendre aux joueurs et au staff que ce que nous cherchons Ă  dĂ©velopper, quand nous insistons sur l’individualisation, ce sont justement les repĂšres permettant de vivre les moments difficiles, comme ils en ont vĂ©cu derniĂšrement au championnat d’Europe. Quand tout va bien, les joueurs n’ont besoin de personne, pas d’entraĂźneur, pas de staff, ça roule tout seul !

Pouvons-nous considĂ©rer l’apprentissage diffĂ©rentiel, comme une forme de prĂ©vention, tant sur les aspects structurels des sportifs mais aussi sur l’usure psychologique de la compĂ©tition, qui doit permettre de mobiliser des ressources Ă©loignĂ©es de notre grande boucle ?

Effectivement, il est possible de voir les choses sous cet angle, sachant que, paradoxalement, plus il y a de variabilitĂ© dans un systĂšme, plus il va pouvoir se stabiliser selon ses besoins. À l’image de l’eau qui coule dans un entonnoir, le systĂšme qui explore va naturellement se stabiliser, comme une bille lancĂ©e Ă  l’intĂ©rieur d’un grand entonnoir, au bout d’un moment, elle va venir se stabiliser en bas aprĂšs avoir explorĂ© le haut de l’entonnoir. La capacitĂ© Ă  oser faire des choses diffĂ©rentes, mĂȘme si elles ne sont pas inscrites dans les livres est essentielle. Notre motricitĂ© a besoin de se nourrir d’expĂ©riences diffĂ©rentes facilitant ainsi son auto-organisation et son autonomie.

Notre systĂšme principal est un systĂšme d’exploitation qui nous permet de nous exprimer mais il ne nous permet pas de rĂ©cupĂ©rer, alors que notre systĂšme secondaire est un systĂšme d’exploration qui va nous permettre de faire des choses peu habituelles et rĂ©cupĂ©rer, tout en assurant une rĂ©ussite semblable Ă  celle du systĂšme principal. Il n’y aura pas de problĂšme de rĂ©ussite Ă  partir du moment oĂč le corps maintient sa cohĂ©rence. C’est d’ailleurs la seule chose qu’il recherche en alignant les systĂšmes Ă©motionnel, cognitif et moteur, il vise la performance et l’efficience. Pour nous, la motricitĂ© humaine fonctionne selon une loi du tout ou rien : je suis coordonnĂ© donc je suis prĂȘt ou je ne suis pas coordonnĂ© et forcĂ©ment je ne suis pas prĂȘt. Quand le sportif n’est pas coordonnĂ©, il va avoir tendance Ă  forcer, Ă  compenser et il risque de casser le maillon faible du moment : articulations, fascias, muscles, tendons ou ligaments, tout est possible, mais une chose est certaine e le maillon faible lĂąchera tĂŽt ou tard.

“La capacitĂ© Ă  oser faire des choses diffĂ©rentes, mĂȘme si elles ne sont pas inscrites dans les livres est essentielle. Notre motricitĂ© a besoin de se nourrir d’expĂ©riences diffĂ©rentes facilitant ainsi son auto-organisation et son autonomie.”

Quand un sportif est coordonnĂ©, il va gĂ©nĂ©rer sa force maximale sans forcer, c’est Ă  dire en coordination par rapport Ă  ce qu’il est capable d’exprimer. Une fois ces conditions rĂ©unies, il sera possible de rĂ©duire de maniĂšre assez significative, les risques de blessures ou de remettre des athlĂštes sur pied, Ă  l’image de notre collaboration avec la cellule de rĂ©athlĂ©tisation de l’Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance (INSEP) oĂč nous avons formĂ© des praticiens. En effet, tous prĂ©parent les Jeux Olympiques de 2024 en intĂ©grant ces outils et ils en sont trĂšs contents parce qu’ils constatent des diffĂ©rences notoires. Avec une grille de lecture modifiĂ©e, ils contribuent Ă  leur Ă©chelle Ă  sensibiliser certains athlĂštes et/ou entraĂźneurs. Lorsqu’ils sont ouverts Ă  ce changement de paradigme, tout est possible.

Vous collaborez Ă©troitement avec Wolfgang Schöllhorn qui a créé et dĂ©veloppĂ© l’approche diffĂ©rentielle dans les apprentissages, comment mettre en Ɠuvre vos approches de maniĂšre conjointe ?

Comme je l’ai dĂ©jĂ  mentionnĂ©, nos deux approches sont extrĂȘmement complĂ©mentaires, j’étais trĂšs heureux de rencontrer Wolfgang grĂące Ă  mon ami Peter Murphy, fondateur de l’acadĂ©mie ActionTypes en Hollande. Peter a d’ailleurs collaborĂ© avec plusieurs clubs de foot, dont l’Ajax d’Amsterdam.

DĂšs 2017, j’ai invitĂ© Wolfgang Ă  nos rencontres annuelles, oĂč nous rĂ©unissons l’ensemble des praticiens ActionTypes, dĂ©sireux de partager et d’échanger. Nous y abordons des sujets plus ou moins pointus en relation avec le thĂšme des journĂ©es. Cette annĂ©e, en juin, se dĂ©roulera Ă  Amsterdam, la 7e Ă©dition qui rĂ©unira 50 Ă  70 personnes pour un sĂ©minaire de trois jours oĂč le thĂšme sera «let it go, let it flow», en gros «lĂąche prise et laisse faire». Traduites en anglais et en français, ces journĂ©es nous permettent de maintenir la dynamique d’une communautĂ© de praticiens qui reste ouverte Ă  l’innovation et Ă  la remise en question. Nous misons davantage sur l’ĂȘtre humain et l’aspect communautaire que sur l’aspect financier ou marketing.

Ces moments sont d’ailleurs ouverts Ă  tout le monde. Nous n’avons rien Ă  cacher, bien que certaines interventions sont plus faciles Ă  suivre que d’autres. Nous travaillons aussi avec le Dr Pascal PrĂ©vost et collaborons avec le prof. Alain Berthoz, pour faire avancer l’approche. Quand Wolfgang est venu Ă  Paris, il a prĂ©sentĂ© son approche en thĂ©orie et en pratique Ă  notre communautĂ© : «Differential Learning-DL» (apprentissage diffĂ©rentiel), et cela a connu un fort engouement. À tel point, qu’il est revenu, l’annĂ©e suivante en 2018, Ă  Berlin pour aller plus loin en insistant sur le fait que la rĂ©pĂ©tition tue l’apprentissage. En 2019, nous nous sommes rĂ©unis en Suisse pour la 5e Ă©dition et nous y avons invitĂ© Cyrille Gindre pour nous parler de ses dĂ©veloppements. AprĂšs la parenthĂšse Covid de 2020, Wolfgang est revenu en 2021 en Suisse pour prĂ©senter de nouveaux Ă©lĂ©ments.

Comme c’est quelqu’un qui est perpĂ©tuellement en mouvement, toujours Ă  l’affĂ»t des nouveautĂ©s, Ă  l’instar du Dr Pascal PrĂ©vost, ils ont toujours quelque chose d’intĂ©ressant et de dynamique Ă  partager. En scientifique averti, il a d’ailleurs rĂ©alisĂ© sa thĂšse au CollĂšge de France sous la direction du prof. Alain Berthoz. Pascal Ă©tait au dĂ©part trĂšs rĂ©servĂ© sur l’approche ActionTypes. AprĂšs l’avoir expĂ©rimentĂ©e et comme c’est quelqu’un qui prĂŽne l’individualisation depuis ses dĂ©buts dans le mĂ©tier, il en est devenu une des personnes ressource pour accompagner sa validation scientifique. Depuis, il a intĂ©grĂ© plusieurs Ă©lĂ©ments de l’approche dans ses livres sur la prĂ©paration physique et il continue Ă  en dĂ©velopper d’autres.

Pour revenir Ă  la complĂ©mentaritĂ© de nos deux approches, imaginez un technicien qui oserait sortir du cadre prescriptif pour tendre vers le «Differential Learning» (l’apprentissage diffĂ©rentiel) tout en combinant avec les principes d’ActionTypes. Que se passerait-il : il laisserait les jeunes faire, en Ă©tant focalisĂ© sur les intentions du jeu avec le ballon, il observerait que les jeunes feraient des tas de choses diffĂ©rentes tout en prenant confiance dans leur maniĂšre de faire. Il continuerait d’ailleurs Ă  les stimuler de façon diffĂ©rentielle, sans mĂȘme connaĂźtre leur profil. Il constaterait la logique d’expression de leur profil, en les laissant s’auto organiser au niveau moteur tout en clarifiant l’intention par rapport Ă  la situation d’exercices, de jeu, etc. Ensuite, il mettrait en place des contraintes variĂ©es qui vont crĂ©er Ă  chaque fois un peu de chaos dans le systĂšme, ce qui va bien sĂ»r obliger leurs systĂšmes Ă  s’adapter sans cesse. Les encouragements seraient bien entendu toujours prĂ©sents puisqu’à chaque fois il serait persuadĂ© que quelque chose de constructif allait Ă©merger. Il n’hĂ©siterait Ă  aucun moment Ă  intervenir pour simplifier ou complexifier les situations en fonction de ce qui se passerait. Le plaisir de bouger et la collaboration seraient toujours au rendez-vous et la performance suivrait de prĂšs !

“IntĂ©grer les principes de l’approche ActionTypes et donc de l’individualisation, c’est prendre conscience que les profils d’action c’est avant tout synonyme de richesse et de libertĂ© du mouvement et que, contrairement Ă  ce que peuvent penser les gens, ce n’est surtout pas mettre les gens dans des boites, quelle que soit leur taille, c’est mĂȘme exactement l’inverse.”

Notre objectif est bien de crĂ©er et maintenir les rĂ©seaux neuronaux d’adaptation les plus performants pour faire face aux situations les plus complexes. Il est fondamental de le faire avec les enfants notamment Ă  l’ñge d’or des apprentissages entre 6 et 12 ans, la pĂ©riode prĂ©pubĂšre oĂč ils sont trĂšs adaptables, sinon il sera plus difficile d’obtenir la meilleure version d’eux-mĂȘmes de ces joueurs. Lorsqu’on les force et qu’on les enferme dans certaines techniques rĂ©pĂ©titives, ils vont s’ennuyer assez vite et perdre ce sentiment de libertĂ©, de spontanĂ©itĂ© et peut ĂȘtre le plus important perdre la fluiditĂ© nĂ©cessaire entre leurs perceptions, leurs dĂ©cisions et leurs actions. Il est essentiel, que les jeunes gardent leur fraĂźcheur juvĂ©nile et le plaisir de s’exprimer en bougeant, qu’ils entretiennent un esprit de joueur afin de pouvoir dĂ©nouer les situations plus difficiles. Lorsqu’ils entament leur formation, ils rencontrent souvent malheureusement des entraĂźneurs qui vont vouloir les mettre dans des sortes de boĂźtes formatĂ©es. Or, intĂ©grer les principes de l’approche ActionTypes et donc de l’individualisation, c’est prendre conscience que les profils d’action c’est avant tout synonyme de richesse et de libertĂ© du mouvement et que, contrairement Ă  ce que peuvent penser les gens, ce n’est surtout pas mettre les gens dans des boites, quelle que soit leur taille, c’est mĂȘme exactement l’inverse. Notre objectif et notre mission, c’est de permettre aux gens d’ĂȘtre reconnus et de s’épanouir au sein de leur propre identitĂ©. Certains entraĂźneurs, en rĂ©duisant ce cadre d’expression, se coupent de certains talents qui seront dĂ©finitivement perdus.

Nous sensibilisons et formons des techniciens dans le football, pourtant dans les clubs, les entraineurs restent encore trĂšs ancrĂ©s sur des a priori et des prĂ©jugĂ©s, ainsi que sur leurs croyances parfois limitantes. Il est donc souvent difficile de leur faire changer de paradigme, peut-ĂȘtre parce qu’en tant que jeunes ils ne l’ont pas vĂ©cu eux-mĂȘmes et ne perçoivent pas forcĂ©ment toute l’étendue et les implications de la situation.

Dans le football, une certaine idĂ©e de la rĂ©pĂ©tition semble s’installer laissant croire que de rĂ©pĂ©ter des gammes, des exercices, chaque jour va permettre l’apprentissage Ă  l’instar des musiciens. Ces rituels immuables sont-ils efficaces du point de vue de l’apprentissage ?

Il s’agit juste de remplacer le verbe « rĂ©pĂ©ter » par « varier » et le tour est « presque jouĂ© » puisqu’ainsi « jouer » va aussi remplacer « travailler » ! MĂȘme pour les musiciens, l’apprentissage diffĂ©rentiel fonctionne mieux que l’apprentissage classique, fondĂ© sur les gammes et la rĂ©pĂ©tition, d’ailleurs Wolfgang Schöllhorn et d’autres auteurs l’ont montrĂ© dans plusieurs Ă©tudes. L’avantage de l’apprentissage diffĂ©rentiel, c’est qu’il va offrir Ă  terme une stabilitĂ© permettant de garder une ouverture face Ă  l’inconnu, en facilitant ainsi l’émergence de solutions originales nĂ©cessaires Ă  l’adaptation. On peut le constater lors de l’arrĂȘt d’une pratique. Une personne qui a appris avec une mĂ©thode linĂ©aire traditionnelle, aprĂšs un arrĂȘt se verra repartir de zĂ©ro ou presque, alors qu’une personne ayant appris grĂące Ă  l’apprentissage diffĂ©rentiel n’aura presque rien perdu, voire parfois mĂȘme progressĂ© sans rien faire, parce que justement, les structures d’adaptation sont toujours lĂ  et prĂȘtes Ă  prendre le relais. La grande diffĂ©rence, c’est que l’apprentissage diffĂ©rentiel respecte la dĂ©marche naturelle d’apprentissage du cerveau qui fonctionne effectivement par traitement de diffĂ©rentiels, notamment lors de la collaboration entre les diffĂ©rents rĂ©seaux neuronaux.

Cette approche diffĂ©rentielle semble plus efficace que l’apprentissage traditionnel pour des joueurs confirmĂ©s mais qu’en est-il des dĂ©butants oĂč il est souvent recommandĂ© d’offrir de la stabilitĂ© pour dĂ©marrer l’apprentissage ?

Paradoxalement, lorsqu’on parle du vivant, la stabilitĂ© vient justement de la richesse des variations prĂ©sentes et non pas de la simple rĂ©pĂ©tition. C’est pourquoi, outre aux joueurs aguerris, il est aussi intĂ©ressant de proposer de l’apprentissage diffĂ©rentiel aux dĂ©butants. C’est mĂȘme souvent encore plus facile car les jeunes dĂ©butants crĂ©ent naturellement des diffĂ©rentiels quand ils apprennent, sinon ils s’ennuient trĂšs vite. Je dirais donc qu’il s’agit d’offrir des diffĂ©rentiels surtout aux dĂ©butants, parce qu’ils n’ont pas encore Ă©tĂ© formatĂ©s. Quand ils n’ont pas encore Ă©tĂ© manipulĂ©s et conformĂ©s par un systĂšme, ils ne demandent qu’à se diffĂ©rencier en s’appuyant sur leurs forces intrinsĂšques. Il faut leur laisser cette libertĂ© tout en s’assurant de maintenir le plaisir du mouvement, parce que la diffĂ©rentiation, c’est fun, c’est drĂŽle, c’est marrant, c’est ludique avec beaucoup de regains d’énergie Ă  la clĂ©.

esSENSiel - Approche ActionTypes_Ce Qu'elle Permet

S’il y a rĂ©pĂ©tition, aprĂšs 4 ou 5 passages dĂ©jĂ , il y a une diminution naturelle de l’attention, car le cerveau va rapidement passer en mode routine et que la routine rĂ©duit automatiquement le niveau d’attention. MĂȘme si nous avons aussi besoin de routines, nous avons avant tout besoin de routines de qualitĂ©, c’est-Ă -dire Ă  caractĂšre Ă©volutif. Ce qui fait justement progresser et gagner dans le jeu, notamment en football, c’est avant tout l’adaptation individuelle et collective, c’est elles qui feront la diffĂ©rence Ă  la longue et non pas la simple rĂ©pĂ©tition. Si je fais croire aux joueurs qu’il suffit de faire des routines pour ĂȘtre performants, il y a fort Ă  parier que quand le jeu rĂ©clamera de faire diffĂ©remment, ils seront perdus, incapables de fournir autre chose et de s’adapter de maniĂšre autonome. Comme des marionnettes sans Ăąme, ils auront perdu cette capacitĂ© d’ouverture qu’il nous intĂ©resse fondamentalement de maintenir.

“Ce qui fait justement progresser et gagner dans le jeu, notamment en football, c’est avant tout l’adaptation individuelle et collective, c’est elles qui feront la diffĂ©rence Ă  la longue et non pas la simple rĂ©pĂ©tition.”

Notre objectif dans une logique de performance et d’épanouissement individuel et collectif est de maintenir un niveau d’attention trĂšs Ă©levĂ©, ce que va permettre la combinaison de nos approches individualisĂ©es. C’est aussi pour cela que nous recommandons de ne pas dĂ©passer le nombre de 3 Ă  4 situations similaires pour une variation donnĂ©e avant de passer Ă  la prochaine proposition. Vous pensez ne pas en ĂȘtre capable ? Et si vous impliquiez la crĂ©ativitĂ© des joueurs pour enrichir les variations proposĂ©es ? ContextualisĂ©e et dosĂ©e, la variation des tĂąches agit comme autant de dĂ©fis Ă  relever, maintenant les systĂšmes en alerte, dans une disponibilitĂ© fonctionnelle, tout en ancrant les apprentissages durablement et sans pour autant diminuer la capacitĂ© Ă  s’adapter Ă  l’imprĂ©vu.